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Eux / Kay Dick

Le 10/07/2026

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Dystopie aussi fascinante que dérangeante, ce court roman de Kay Dick, publié dans les années 1970, conserve aujourd’hui une étonnante modernité. L’autrice place le lecteur dans les pas d’une narratrice dont on ne sait presque rien. De la même manière, le monde dans lequel elle évolue demeure volontairement flou : on ignore comment ce régime est né, qui sont réellement « eux », ceux qui détiennent le pouvoir, et comment la société en est arrivée à accepter un tel contrôle.

Une seule chose est certaine : toute forme d’expression est devenue suspecte. L’expression artistique, bien sûr, mais aussi celle des sentiments, des émotions et même de la souffrance physique, dont la manifestation doit être autorisée et limitée dans le temps. Les artistes, parce qu’ils incarnent la liberté créatrice, sont les premiers surveillés et réprimés. Le pouvoir est partout et nulle part à la fois : invisible, mais omniprésent ; discret, mais constamment ressenti.

Le récit avance ainsi sur une ligne de crête. Chaque scène semble retenue, comme si les personnages marchaient sur des œufs. Les moments de beauté (une forêt, une plage, un jardin ancien) suscitent un émerveillement aussitôt étouffé par la peur. Il en va de même pour l’amitié, l’amour ou la compassion : les élans les plus humains sont immédiatement réprimés, tant ils risquent d’attirer l’attention. Cette autocensure permanente finit par devenir oppressante pour le lecteur lui-même.

La lecture est parfois déconcertante, précisément parce qu’elle refuse les explications. On ne comprend pas tout, et c’est sans doute le propos. Dans un tel système, chercher à comprendre reviendrait déjà à remettre en question l’ordre établi. Il ne reste alors que de petites résistances, presque insignifiantes, mais essentielles pour préserver un fragment d’humanité. Dans ce monde uniformisé à l’extrême, la souffrance devient spectacle, les animaux subissent la cruauté d’enfants privés de toute autre forme d’expression, et la peur s’installe comme une présence permanente. Les incohérences du régime sont nombreuses, mais personne ne semble pouvoir les interroger. Penser librement est déjà un danger.

Un roman court, étrange et profondément troublant, qui ne fournit aucune réponse mais laisse derrière lui une multitude de questions. Une réflexion singulière sur les mécanismes du totalitarisme, sur la peur de l'individualité et sur la place essentielle de l'art face à toutes les formes d'oppression.